Félix Guattari

Le Capitalisme Mondial Intégréet la révolution moléculaire

Le CMI ne respecte ni les

territorialités existantes ni

les modes de vie

e capitalisme traditionnels, ni les modes toujours susceptible, contemporain à propos d’une crise, peut être défini d’ organisation sociale des ou d’une difficulté comme capitalisme ensembles nationaux, qui imprévue, d’ajouter mondial intégré des axiomes fonc-parce qu’il tend à ce paraissent les tionnels supplémen-qu’aucune activité taires ou d’en retran-humaine sur la pla-mieux établis. cher. Certaines nète ne lui échappe. formes capitalistes On peut considérer qu’il a déjà colonisé paraissent s’effondrer à l’occasion d’une toutes les surfaces de la planète et que l’es-guerre mondiale ou d’une crise comme sentiel de son expression concerne, à pré-celle de 1929, puis renaissent sous d’autres sent, les nouvelles activités qu’il entend formes, retrouvent d’autres fondements. surcoder et contrôler. Cette déterritorialisation et cette recompo-Ce double mouvement d’extension géo-sition permanentes concernent aussi bien graphique qui se clôture sur elle-même et les formations de pouvoir (1) que les modes d’expansion moléculaire proliférante est de production (je préfère parler de forma-corrélatif d’un processus général de dé-tions de pouvoir plutôt que de rapports de territorialisation. Le CMI (capitalisme production, car cette notion est trop res-mondial intégré) ne respecte ni les territo-trictive par rapport au sujet considéré ici). rialités existantes, ni les modes de vie tradi-tionnels, ni les modes d’organisation socia-J’aborderai la question du capitalisme le des ensembles nationaux, qui paraissent mondial intégré sous trois angles : aujourd’hui les mieux établis. Il recompose – celui de ses systèmes de production, les systèmes de production et les systèmes d’expression économique et d’axiomatisa-sociaux sur ses propres bases, sur ce que tion du socius (2). j’appellerai sa propre axiomatique (axioma-– celui des nouvelles segmentarités qu’il tique étant ici opposé à programmatique). développe au niveau transnational ou dans En d’autres termes, il n’y a pas un pro-le cadre européen ou encore au niveau gramme défini une fois pour toutes : il est moléculaire ;

  1. Formation de pouvoir : ensemble de relations entre les hommes, les choses et les institutions produisant des effets de domination, de capture des flux de désir, de territorialisation des évenements.
  2. Socius : La société inscrite dans son espace matériel est transformable le long de vecteurs sociaux par des actions microscopiques qui se propagent en son sein.
  3. Machines de guerre révolutionnaires : organisations temporaires d’une mise en mouvement social.
  4. Agencement de désir : nous vivons dans des flux de désir infiniment nombreux et différenciées qui s’articulent pour chaque être en une singularité perceptible. Tout être doté d’une consistance subjective, d’une capacité d’action est agencement de désir, les êtres individuels, y compris animaux et plantes, comme les êtres collectifs.

enfin, sous l’angle de ce que j’appelle les machines de guerre révolutionnaires (3), les agencements de désir (4) et les luttes de classes.

Le CMI et ses systèmes de production

Je rappelle qu’il n’existe plus seulement une division internationale du travail mais une mondialisation de la division du travail, une captation générale de tous les modes d’activités, y compris de celles qui échap-pent formellement à la définition écono-mique du travail. Les secteurs d’activité les plus « arriérés » et les modes de production marginaux, les activités domestiques, le sport, la culture, qui ne relevaient pas jus-qu’à présent du marché mondial, sont en train de tomber les uns après les autres sous la coupe. Le CMI intègre donc l’ensemble de ces sys-tèmes machiniques (5) au travail humain et à tous les autres types d’espaces sociaux et institutionnels, comme les agencements technico-scientifiques, les équipements collectifs ou les médias. La révolution informatique accélère considérablement ce processus d’intégration, qui contamine également la subjectivité inconsciente, tant individuelle que sociale. Cette intégration machinique-sémiotique(6) du travail humain implique donc que soit pris en compte, au sein du processus productif, la modélisation de chaque travailleur, non seulement son savoir — ce que certains économistes appellent le « capital de savoir » — mais aussi l’ensemble de ses sys-tèmes d’interaction avec la société et avec l’environnement machinique.

L’expression économique du CMI

L’expression économique du CMI — son mode d’assujettissement sémiotique des personnes et des collectivités — ne relève pas uniquement de systèmes de signes monétaires, boursiers ou d’appareils juri-diques relatifs au salariat, à la propriété, à l’ordre public. Elle repose également sur des systèmes d’asservissement (7) au sens cybernétique du terme. Les composants sémiotiques du capital fonctionnent tou-jours sur un double registre : celui de la représentation (où les systèmes de signes sont indépendants et distanciés des réfé-rents économiques) et celui du diagram-matisme (où les systèmes de signes entrent en concaténation (8) directe avec les réfé-rents, en tant qu’instrument de modelage, de programmation, de planification des segments sociaux et des agencements productifs). Ainsi, le capital est beaucoup plus qu’une simple catégorie économique relative à la circulation des biens et à l’accumulation. C’est une catégorie sémiotique qui concer-ne l’ensemble des niveaux de la production et l’ensemble des niveaux de stratification des pouvoirs. Le CMI s’inscrit non seule-ment dans le cadre de sociétés divisées en classes sociales, raciales, bureaucratiques, sexuelles et en classes d’âge, mais aussi au sein d’un tissu machinique proliférant. Son ambiguïté à l’égard des mutations machi-niques matérielles et sémiotiques, caracté-ristiques de la situation actuelle, est telle qu’il utilise toute la puissance machinique, la prolifération sémiotique des sociétés industrielles développées, dans le même temps qu’il la neutralise par ses moyens

  1. Machinique : un dispositif sémiotique transforme l’agencement de désir en changeant l’orientation des flux, en les articulant autrement, en transmettant les variations de désir à une autre échelle.
  2. Sémiotique : un dispositif sémiotique opère à partir des représentations, mène son action d’innovation et de transformation au niveau des formes d’expression, création artistique, intellectuelle, technique.
  3. Un système d’asservissement machinique est un système de communication d’un tempo ou d’une autre dimension de l’action, d’un agencement de désir à un autre. C’est la reprise du modèle cybernétique. Le système d’asservissement machinique crée des automatismes de répétion, tels ceux qu’inculque le système éducatif.
  4. Une concanétation est, d’habitude, un enchaînement de causes et d’effets, mais pour Félix, cet enchaînement se déroule dans un espa-ce à dimensions multiples, ce qui lui donne la forme d’une prise des flux de désir.

d’expression économique spécifiques. Il ne favorise les innovations et l’expansion machinique qu’autant qu’il peut les récu-pérer, et consolider les axiomes sociaux fondamentaux sur lesquels il ne peut pas transiger : un certain type de conception du socius, du désir, du travail, des loisirs, de la culture.

L’axiomisation du socius

L’axiomatisation du socius est caractérisée, dans le contexte actuel, par trois types de transformation : de clôture, de déterritorialisation et de segmentarité.

La clôture : À partir du moment où le capitalisme a envahi l’ensemble des surfaces économi-quement exploitables, il ne peut plus maintenir l’élan expansionniste qui était le sien durant ses phases coloniales et impé-rialistes. Son champ d’action est clôturé et cela lui impose de se recomposer sans arrêt sur lui-même, sur les mêmes espaces, en approfondissant ses modes de contrôle et d’assujettissement des sociétés humaines. Sa mondialisation, loin d’être un facteur de croissance, correspond donc, en fait, à une remise en question radicale de ses bases antérieures. Elle peut aboutir soit à une involution complète du système, soit à un changement de registre. Le CMI devra trouver son expansion, ses moyens de croissance, en travaillant les mêmes formations de pouvoir, retransformant les rapports sociaux, et en développant des marchés toujours plus artificiels, non seu-lement dans le domaine des biens mais aussi dans celui des affects. J’émets l’hypo-thèse que la crise actuelle — qui, au fond, n’en est pas une, c’est plutôt une gigan-tesque reconversion — est précisément cette oscillation entre l’involution d’un certain type de capitalisme, qui se heurte à sa propre clôture, et une tentative de restructuration sur des bases différentes.
La déterritorialisation :

Il lui faut, en d’autres termes, opérer une reconversion décisive, quitte à liquider complètement des systèmes antérieurs, que ce soit au niveau de la production ou des compromis nationaux (avec la démocratie bourgeoise ou la social-démocratie). C’est la fin des capitalismes territorialisés, des impérialismes expansifs et le passage à des impérialismes déterritorialisés et inten-sifs : l’abandon de toute une série de caté-gories sociales, de branches d’activités, de régions sur lesquelles le CMI reposait ; le remodelage et le domptage des forces pro-ductives de façon à ce qu’elles s’adaptent au nouveau mode de production. La déterritorialisation du capitalisme sur lui-même, c’est ce que déjà Marx avait appelé « l’expropriation de la bourgeoisie par la bourgeoisie » mais cette fois-ci, à une tout autre échelle. Le CMI n’est pas uni-versaliste. Il ne tient pas à généraliser la démocratie bourgeoise sur l’ensemble de la planète, pas plus, d’ailleurs, qu’un système de dictature. Mais il a besoin d’une homo-généisation des modes de production, des modes de circulation et des modes de contrôle social. C’est cette unique préoccu-pation qui le conduit à s’appuyer ici sur des régimes relativement démocratiques et, ailleurs, à imposer des dictatures. Cette orientation, d’une façon générale, a pour effet de reléguer les anciennes territorialités sociales et politiques, ou tout au moins à les dessaisir de leurs anciennes puissances économiques. Mais cela n’est possible que si lui-même fonctionne à partir d’un mul-ticentrage de ses propres centres de décision. Aujourd’hui, le CMI n’a pas un centre unique de pouvoir. Même sa branche nord-américaine est polycentrée. Les centres réels de décision sont répartis sur toute la planète. Il ne s’agit pas seulement d’états-majors économiques au sommet, mais aussi de rouages du pouvoir s’étageant à tous les niveaux de la pyramide sociale, du manager au père de famille. D’une cer-taine façon, le CMI instaure sa propre démocratie interne. Il n’impose pas néces-

3

sairement une décision allant dans le sens de ses intérêts immédiats. Par des mécanismes complexes, il « consulte » les autres centres d’intérêt, les autres segments avec lesquels il doit composer. Cette -« négociation » n’est plus politique comme jadis. Elle met en jeu des systèmes d’infor-mation et de manipulations psycholo-giques à grande échelle, par le biais des mass-media.

La dégénérescence des localisations concentriques des modes de pouvoir et des hiérarchies qui s’étageaient des aristocraties aux prolétariats en passant par les petites bourgeoisies n’est pas incompatible avec leur maintien partiel. Mais elles ne corres-pondent plus aux champs réels de décisio-nalité. Le pouvoir du CMI est toujours ailleurs, au cœur de mécanismes déterrito-rialisés. C’est ce qui fait qu’il paraît aujour-d’hui impossible de le cerner, de l’atteindre et de s’y attaquer. Cette déterritorialisation engendre également des phénomènes para-doxaux, comme le développement de zones du Tiers-monde dans les pays les plus développés et, inversement, l’appari-tion de centres hyper-capitalisés à l’intérieur de zones sous-développées.

Le système général de segmentarité

Le capitalisme n’étant plus dans une phase expansive au niveau géopolitique est amené à se réinventer sur les mêmes espaces selon une sorte de technique de palimpseste (9). Il ne peut pas plus se déve-lopper selon un système de centre et de périphérie, qu’il transforme synchronique-ment. Son problème sera de trouver de nouvelles méthodes de consolidation de ses systèmes de hiérarchie sociale. Il s’agit là d’un axiome fondamental : pour maintenir la consistance de la force collective de tra-vail à l’échelle de la planète, le CMI est tenu de faire coexister des zones de super-développement, de superenrichissement au profit des aristocraties capitalistes (pas uni-quement localisées dans les bastions capita-listes traditionnels), et des zones de sous-développement relatif, et même des zones de paupérisation absolue.

C’est entre ces extrêmes qu’une disciplina-risation générale de la force collective de travail et un cloisonnement, une segmenta-risation des espaces mondiaux, peuvent s’instituer. La libre circulation des biens et des personnes est réservée aux nouvelles aristocraties du capitalisme. Toutes les autres catégories de population sont assi-gnées à résidence sur un coin de la planète, devenue une véritable usine mondiale, à laquelle sont adjoints des camps de travail forcé ou des camps d’extermination à l’échelle de pays entiers (le Cambodge). Cette redéfinition permanente des seg-ments sociaux ne concerne pas seulement les questions économiques. C’est l’en-semble de la vie sociale qui se trouve remo-delé. Là où, dans l’Est de la France, on vivait de père en fils de l’acier, le CMI déci-de de liquider le paysage industriel. Tel autre espace sera transformé en zone tou-ristique ou en zone résidentielle pour les élites. Des niveaux de standing sont boule-versés à l’échelle de régions entières. De nouvelles interactions, de nouveaux anta-gonismes surgissent entre les segments du CMI et les agencements humains qui cher-chent à résister à son axiomatisation et à se reconstituer sur d’autres bases.

À quelles conditions vaut-il la peine de continuer à vivre dans un tel systéme ? Quelles attaches inconscientes font que l’on continue d’y adhérer malgré soi ? Tous ces axiomes de segmentarité sont liés les uns aux autres. Le CMI non seulement

9. Un palimpseste est un parchemin partiellement effacé sur lequel on écrit de nouveau. Félix est sensible aux traces de l’écriture précé-dente qui interfèrent avec le nouveau message, y ajoutent du bruit ou du sens adventice, et rendent possible de tirer de nouvelles lignes de désir de cette accumulation de signes.

intervient à l’échelle mondiale, mais aussi aux niveaux les plus personnels. Inversement, des déterminations molécu-laires inconscientes ne cessent d’interagir sur des composantes fondamentales du CMI.

La segmentarité transnationale

L’antagonisme Est-Ouest tend à perdre sa consistance. Même lors des phases de ten-sion, comme celle qui s’affirme depuis quelque temps, il prend un tour artificiel, théâtral. Car l’essentiel des contradictions ne se situe plus dans l’axe Est-Ouest, mais dans l’axe Nord-Sud, étant entendu qu’il s’agit toujours, en fin de compte, pour le CMI, de s’assurer du contrôle de toutes les zones qui tendent à lui échapper, et qu’il existe des Nord et des Sud à l’intérieur de chaque pays. Suffirait-il, alors, de dire que la nouvelle segmentarité repose sur le « croisement » entre un phénomène essentiel, une guerre larvée Nord-Sud, et un phénomène secondaire, les rivalités Est-Ouest. Je crois que ce serait tout à fait insuffisant. Le clivage tiers-monde en-voie-de-développement (voire même hyperdé-veloppé : les pays pétroliers) et Tiers-monde-en-voie-de-paupérisation absolue, en voie d’extermination, est devenu lui aussi une donnée permanente de la situa-tion actuelle. Mais d’autres facteurs entrent également en ligne de compte.

L’opposition entre le capitalisme transna-tional, multinational, lobbies internatio-naux, et le capitalisme national, tout en subsistant localement, n’est plus vraiment pertinente d’un point de vue global. En fait, toutes ces contradictions internatio-nales s’organisent entre elles, se croisent, développent des combinaisons complexes qui ne se résument pas dans des systèmes d’axe Est-Ouest, Nord-Sud, national-multinational. Elles prolifèrent comme une sorte de rhizome (10) multidi-mensionnel, incluant d’innombrables sin-gularités géopolitiques, historiques et reli-gieuses. On ne saurait trop insister sur le fait que l’axiomatisation, la production d’axiomes nouveaux en réponse à ces situa-tions spécifiques, ne relève pas d’un pro-gramme général, ni ne dépend d’un centre directeur qui édicterait ces axiomes. L’axiomatique du CMI n’est pas fondée sur des analyses idéologiques, elle fait partie de son procès de production.

Dans un tel contexte, toute perspective de lutte révolutionnaire circonscrite à des espaces nationaux, toute perspective de prise de pouvoir politique par la dictature du prolétariat, apparaissent de plus en plus illusoires. Les projets de transformation sociale sont condamnés à l’impuissance s’ils ne s’inscrivent pas dans une stratégie subversive à l’échelle mondiale.

La segmentarité européenne

L’opposition au sein de l’Europe entre Est et Ouest est amenée, elle aussi, à évoluer considérablement dans les années à venir. Ce qui nous paraissait être un antagonisme fondamental s’avérera peut-être de plus en plus « phagocytable », négociable à tous les niveaux. Donc, pas de modèle germano-américain, pas de retour au fascisme d’avant-guerre, mais plutôt évolution, par approximations successives, vers un systè-me de démocratie autoritaire d’un nouveau type.

Les méthodes de répression et de contrôle social des régimes de l’Est et de l’Ouest tendent à se rapprocher les uns des autres, un espace répressif européen de l’Oural à l’Atlantique menace de relayer l’actuel espace judiciaire européen.

10. Un rhizome est un mode de croissance végétal par tous les bouts grâce à l’indifférenciation de la tige et de la racine. Faire rhizome c’est pousser dans toutes les directions, passer d’un milieu à un autre et revenir, c’est refuser le sens unique des formations de pouvoir.

La segmentarité moléculaire

Dans les espaces capitalistiques, on retrou-vera constamment deux types de problèmes fondamentaux :

les luttes d’intérêt, économiques, sociales, syndicales, au sens classique ;
les luttes relatives aux libertés, que je regrouperai, dans le registre de la révolu-tion moléculaire, avec les luttes de désir, les remises en question de la vie quotidienne, de l’environnement.

Les luttes d’intérêt, les questions de niveau de vie demeurent porteuses de contradic-tions essentielles. Il n’est pas question ici de les sous-estimer. Cependant, on peut faire l’hypothèse que, faute d’une stratégie glo-bale, elles prêteront toujours plus le flanc à une récupération, à leur intégration par l’axiomatique du CMI. Elles n’aboutiront jamais par elles-mêmes à une transforma-tion sociale réelle. On n’aura jamais plus d’affrontement type 1848, la Commune de Paris ou 1917 en Russie ; plus jamais de rupture nette classe contre classe amorçant la redéfinition d’un nouveau type de socié-té. En cas d’épreuve de force majeure, le CMI est en mesure de déclencher une sorte de plan Orsec international et de plan Marshall permanent. Les pays européens, le Japon et les États-Unis peuvent subven-tionner à perte, et pendant une longue période, l’économie d’un bastion capitalis-te en péril. Il y va de la survie du CMI qui fonctionne ici comme une sorte de compa-gnie d’assurances internationale capable, sur le plan économique comme sur le plan répressif, d’affronter les épreuves les plus difficiles. Alors que va-t-il se passer ? La crise actuel-le débouchera-t-elle sur un nouveau statu quo social, sur une normalisation à « l’alle-mande », une ghettoïsation des marginaux, un welfare State généralisé, avec l’aména-gement par-ci par-là de quelques niches de liberté ? C’est une possibilité mais ce n’est pas la seule. Dès que l’on sort des schémas simplificateurs, on s’aperçoit que des pays comme l’Allemagne ou le Japon ne sont pas à l’abri de grands bouleversements sociaux. Quoi qu’il en soit, il semble que, tout au moins en France, la situation évo-lue vers une liquidation de l’équilibre sociologique qui se manifestait depuis des décennies par une relative parité entre les forces de gauche et de droite. On s’oriente vers une coupure du type : 90 % du côté d’une masse conservatrice, apeurée, abrutie par les mass-media et 10 % du côté de minoritaires plus ou moins réfractaires. Mais si on aborde ce problème sous un autre angle, non plus seulement sous celui des luttes d’intérêt mais des luttes molécu-laires, le panorama change. Ce qui apparaît dans ces mêmes espaces sociaux, apparem-ment quadrillés et aseptisés, c’est une sorte de guerre sociale bactériologique, quelque chose qui ne s’affirme plus selon des fronts nettement délimités (fronts de classe, luttes revendicatrices), mais sous forme de boule-versements moléculaires difficiles à appré-hender. Toutes sortes de virus de ce genre attaquent déjà le corps social dans ses rap-ports à la consommation, au travail, aux loisirs et à la culture (autoréductions, mise en question du travail, du système de représentation politique, radios libres). Des mutations aux conséquences imprévi-sibles ne cesseront de se faire jour dans la subjectivité, consciente et inconsciente, des individus et des groupes sociaux.

Agencements de désir et lutte des classes

Jusqu’où pourra aller cette révolution moléculaire ? N’est-elle pas condamnée, dans le meilleur des cas, à végéter dans des ghettos à l’allemande ? Le sabotage molé-culaire de la subjectivité sociale dominante ne suffit-il pas à lui-même ? La révolution moléculaire doit-elle passer alliance avec des forces sociales du niveau molaire ? La thèse principale, qui est soutenue ici, est que les axiomes du CMI — clôture, déter-ne puisse plus parler de masses indifférenciées) ? Comment de tels agencements de lutte, à la différence des organisations tradition-nelles, parviendront-ils à se doter de moyens d’analyse leur permettant de ne plus être pris de court ni par les innova-tions institutionnelles et technologiques du capitalisme, ni par les embryons de réponse révolutionnaire que les travailleurs et les populations assujetties au CMI expé-rimentent à chaque étape ? Personne ne peut définir aujourd’hui ce que seront les formes à venir de coordination et d’organi-sation de la révolution moléculaire, mais il est évident qu’elles impliqueront, à titre de prémisse absolue, le respect de l’autonomie et de la singularité de chacune de ses com-posantes. Il est clair dès à présent que leur sensibilité, leur niveau de conscience, leurs rythmes d’action, leurs justifications théo-riques ne coïncident pas. Il paraît souhai-table, et même essentiel, qu’ils ne coïnci-dent jamais. Leurs contradictions, leurs antagonismes ne devront être « résolus » ni par une dialectique contraignante, ni par des appareils de direction les surplombant et les oppressant.

ritorialisation, multicentrage, nouvelles contradictions sociales manifestes et sur
segmentarités — ne parviendront jamais à cette révolution moléculaire ?
en venir à bout. Les ressources du CMI La plupart des militants professionnels
sont peut-être infinies dans l’ordre de la reconnaissent l’importance de ces
production et de la manipulation des insti nouveaux domaines de contestation, mais
tutions et des lois. Mais elles se heurtent, et ajoutent aussitôt qu’il n’y a rien à en
se heurteront toujours plus violemment, à attendre de positif pour l’instant : « Il faut
un véritable mur, ou plutôt à un enchevê d’abord que nous ayons atteint nos objec
trement de chicanes infranchissables, dans tifs sur le plan politique avant de pouvoir
le domaine de l’économie libidinale des intervenir dans ces questions de vie quoti
groupes sociaux. Cela tient à ce que la dienne, d’école, de rapport entre groupes,
révolution moléculaire ne concerne pas de convivialité, d’écologie.» Presque tous
seulement les rapports quotidiens entre les les courants de gauche, d’extrême gauche,
hommes, les femmes, les pédés, les hétéros, ou de l’autonomie, se retrouvent sur cette
les enfants, les adultes et les « gardarem » position. Chacun, à sa façon, est prêt à
de toutes catégories. Elle intervient aussi, exploiter les « nouveaux mouvements
et avant tout, dans les mutations produc sociaux » qui se sont développés depuis les
trices en tant que telles. On la trouvera au années soixante, mais personne ne pose
cœur des processus mentaux mis en jeu par jamais la question de forger des
la nouvelle division mondiale du travail, instruments de lutte qui leur seraient réel
par la révolution informatique. L’essor des lement adaptés. Dès qu’il est question de
forces productives dépend d’elle. Et c’est cet univers flou des désirs, de la vie quoti
pour cela que le CMI ne pourra pas la dienne, des libertés concrètes une étrange
contourner. surdité et une myopie sélective apparais-
Cela ne signifie pas que cette révolution sent chez les porte-parole attitrés qui sont
moléculaire soit automatiquement porteu paniqués à l’idée qu’un désordre pernicieux
se d’une révolution sociale capable d’ac puisse contaminer les rangs de leurs
coucher d’une société, d’une économie et organisations.
d’une culture libérées du CMI. N’était-ce
pas déjà une révolution moléculaire qui Les pédés, les fous, les radios libres, les
avait servi de ferment au national-socialis féministes, les écolos, tout ça, au fond, c’est
me ? Le meilleur et le pire peut en sortir. un peu louche ! En fait, ils se sentent
L’issue de ce type de transformations menacés dans leur personnage de militant
dépend essentiellement de la capacité des et dans leur fonctionnement personnel,
agencements explicitement révolution c’est-à-dire non seulement dans leurs
naires à les articuler avec les luttes d’inté conceptions organisationnelles mais aussi
rêt, politiques et sociales. Telle est la ques dans leurs investissements affectifs sur un
tion essentielle. Faute d’une telle articula certain type d’organisation.
tion, toutes les mutations de désir, toutes Question lancinante : comment
les révolutions moléculaires, toutes les « inventer » de nouveaux types d’organisa
luttes pour des espaces de liberté ne par tions œuvrant dans le sens de cette
viendront jamais à embrayer sur des trans jonction, de ce cumul d’effets des révolu
formations sociales et économiques à tions moléculaires, des luttes de classe en
grande échelle. Europe et des luttes d’émancipation
du Tiers-monde (capables de répondre, cas
Comment imaginer que des machines de par cas, sinon au coup par coup, aux
guerre révolutionnaires de type nouveau transformations segmentaires du CMI qui
parviennent à se greffer à la fois sur les ont précisément pour conséquence, qu’on
7

Pour des machines de guerre révolutionnaires et efficaces.

Quelles formes d’organisation ? Quelque chose de flou, de fluide ? Un retour aux conceptions anarchiques de la belle-époque ? Pas nécessairement, et même sûrement pas ! À partir du moment où cet impératif de respect des traits de singularite et d’hétéro-généité des divers segments de luttes serait mis en œuvre, il deviendrait possible de développer, sur des objectifs délimités, un nouveau mode de structuration, ni flou ni fluide. Comme la révolution sociale, la révolution moléculaire se heurte à de dures réalités qui appellent la constitution d’ap-pareils de luttes, de machines de guerre révolutionnaires efficaces. Mais, pour que de tels organismes de décision deviennent « tolérables » et ne soient pas rejetés comme des greffes novices, il est indispensable qu’ils soient libérés de toute « systémocra-tie », tant à un niveau inconscient qu’idéo-logique manifeste. Beaucoup de ceux qui ont expérimenté les formes traditionnelles de militantisme se contentent aujourd’hui de réagir de façon hostile à toute forme d’organisation, voire à toute personne qui prétendrait assumer la présidence d’une réunion ou la rédaction d’un texte. Dès lors que la préoccupation première et perma-nente devient la jonction entre les luttes molaires et les investissements moléculaires, la question de la mise en place d’organismes d’information mais aussi de décision se pose sous un nouveau jour, que ce soit à l’échelle locale, d’une ville, d’une région, d’une branche d’activité, ou à l’échelle européenne, et même au-delà. Cela implique rigueur et discipline d’action, selon des méthodes, certes, radicalement différentes de celles des sociaux-démocrates et des bolcheviques, c’est-à-dire non pas programmatiques mais diagrammatiques. Que dire de plus à propos de cette complé-mentarité (qui n’est pas simple coexistence pacifique) entre :

un travail analytico-politique relatif à l’inconscient social ;
de nouvelles formes de lutte pour les libertés (du type de celle d’une fédération des groupes « SOS libertés ») ;
les luttes des multiples catégories sociales « non garanties », marginalisées par les nou-velles segmentarités du CMI ;
les luttes sociales plus traditionnelles. Les quelques ébauches, apparues à partir des années soixante aux États-Unis, en Italie et en France, ne sauraient guère servir de modèle. C’est cependant à travers ce type d’approches partielles qu’on avancera dans la reconstruction d’un véritable mouve-ment révolutionnaire. À cet égard, on peut se préparer aux rendez-vous les plus impré-vus, à l’entrée en scène de personnages tout à fait surprenants tels le juge Bidalou ou l’humoriste Coluche, au développement de

techniques subversives encore inimagi-nables, en particulier dans le domaine des médias et de l’informatique. Les mouvements ouvriers et les mouvements révolutionnaires sont encore loin d’avoir compris l’importance du débat sur toutes ces questions d’organisation. Ils feraient bien de se recycler au plus vite en se mettant à l’école du CMI qui, lui, s’est donné les moyens de forger de nouvelles armes pour affronter les bouleversements que ses reconversions et sa nouvelle seg-mentarité engendrent. Le CMI ne recourt pas à des experts sur ces questions, il n’en a pas besoin, il lui suffit d’une pratique systé-matique. Il sait ce que c’est que le multi-centrage des décisions. Cela ne lui pose pas de problème de ne pas disposer d’état-major central, ni de superbureau politique pour s’orienter dans des situations complexes. Tant que nous-mêmes demeurerons prison-niers d’une conception des antagonismes sociaux qui n’a plus grand chose à voir avec la situation présente, nous continuerons à tourner en rond dans nos ghettos, nous demeurerons indéfiniment sur la défensive, sans parvenir à apprécier la portée des nou-velles formes de résistance qui surgissent dans les domaines les plus divers. Avant tout, il s’agit de percevoir à quel point nous sommes contaminés par les leurres du CMI. Le premier de ces leurres c’est le sen-timent d’impuissance, qui conduit à une sorte d’« abandonnisme » aux fatalités du CMI. D’un côté, le Goulag, de l’autre, les miettes de liberté du capitalisme, et hors de cela, des approximations fumeuses sur un vague socialisme dont on ne voit ni le début du commencement, ni les finalités véri-tables. Que l’on soit de gauche ou d’extrê-me gauche, que l’on soit politique ou apoli-tique, on a l’impression d’être enfermé au sein d’une forteresse, ou plutôt d’un réseau de barbelés, qui se déploie non seulement sur toute la surface de la planète, mais aussi dans tous les recoins de l’imaginaire. Et pourtant, le CMI est beaucoup plus fragile qu’il n’y paraît. Et par la nature même de son développement, il est appelé à se fragi-liser de plus en plus. Sans doute parviendra-t-il encore, à l’avenir, à résoudre nombre de problèmes techniques, économiques et de contrôle social. Mais la révolution molécu-laire lui échappera de plus en plus. Une autre société est d’ores et déjà en gestation dans les modes de sensibilité, les modes relationnels, les rapports au travail, à la ville, à l’environnement, à la culture, bref dans l’inconscient social. À mesure qu’il se sentira débordé par ces vagues de transfor-mations moléculaires, dont la nature et le contour mêmes lui échappent, le CMI se durcira. Mais les centaines de millions de jeunes qui se heurtent à l’absurdité de ce système, en Amérique latine, en Afrique, en Asie, constituent une vague porteuse d’un autre avenir. Les néo-libéraux de tout poil se font de douces illusions s’ils pensent vrai-ment que les choses s’arrangeront toutes seules dans le meilleur des mondes capita-listes. On peut raisonnablement conjecturer que les épreuves de force révolutionnaires les plus diverses iront en se développant dans les décennies à venir. Et il appartient à chacun d’entre nous d’ap-précier dans quelle mesure, si petite soit-elle, il peut travailler à la mise à jour des machines révolutionnaires politiques, théo-riques, libidinales, esthétiques, qui pour-ront accélérer la cristallisation d’un mode d’organisation social moins absurde que celui que nous subissons aujourd’hui.