Félix Guattari
Le CMI ne respecte ni les
territorialités existantes ni
– enfin, sous l’angle de ce que j’appelle les machines de guerre révolutionnaires (3), les agencements de désir (4) et les luttes de classes.
Je rappelle qu’il n’existe plus seulement une division internationale du travail mais une mondialisation de la division du travail, une captation générale de tous les modes d’activités, y compris de celles qui échap-pent formellement à la définition écono-mique du travail. Les secteurs d’activité les plus « arriérés » et les modes de production marginaux, les activités domestiques, le sport, la culture, qui ne relevaient pas jus-qu’à présent du marché mondial, sont en train de tomber les uns après les autres sous la coupe. Le CMI intègre donc l’ensemble de ces sys-tèmes machiniques (5) au travail humain et à tous les autres types d’espaces sociaux et institutionnels, comme les agencements technico-scientifiques, les équipements collectifs ou les médias. La révolution informatique accélère considérablement ce processus d’intégration, qui contamine également la subjectivité inconsciente, tant individuelle que sociale. Cette intégration machinique-sémiotique(6) du travail humain implique donc que soit pris en compte, au sein du processus productif, la modélisation de chaque travailleur, non seulement son savoir — ce que certains économistes appellent le « capital de savoir » — mais aussi l’ensemble de ses sys-tèmes d’interaction avec la société et avec l’environnement machinique.
L’expression économique du CMI — son mode d’assujettissement sémiotique des personnes et des collectivités — ne relève pas uniquement de systèmes de signes monétaires, boursiers ou d’appareils juri-diques relatifs au salariat, à la propriété, à l’ordre public. Elle repose également sur des systèmes d’asservissement (7) au sens cybernétique du terme. Les composants sémiotiques du capital fonctionnent tou-jours sur un double registre : celui de la représentation (où les systèmes de signes sont indépendants et distanciés des réfé-rents économiques) et celui du diagram-matisme (où les systèmes de signes entrent en concaténation (8) directe avec les réfé-rents, en tant qu’instrument de modelage, de programmation, de planification des segments sociaux et des agencements productifs). Ainsi, le capital est beaucoup plus qu’une simple catégorie économique relative à la circulation des biens et à l’accumulation. C’est une catégorie sémiotique qui concer-ne l’ensemble des niveaux de la production et l’ensemble des niveaux de stratification des pouvoirs. Le CMI s’inscrit non seule-ment dans le cadre de sociétés divisées en classes sociales, raciales, bureaucratiques, sexuelles et en classes d’âge, mais aussi au sein d’un tissu machinique proliférant. Son ambiguïté à l’égard des mutations machi-niques matérielles et sémiotiques, caracté-ristiques de la situation actuelle, est telle qu’il utilise toute la puissance machinique, la prolifération sémiotique des sociétés industrielles développées, dans le même temps qu’il la neutralise par ses moyens
d’expression économique spécifiques. Il ne favorise les innovations et l’expansion machinique qu’autant qu’il peut les récu-pérer, et consolider les axiomes sociaux fondamentaux sur lesquels il ne peut pas transiger : un certain type de conception du socius, du désir, du travail, des loisirs, de la culture.
L’axiomatisation du socius est caractérisée, dans le contexte actuel, par trois types de transformation : de clôture, de déterritorialisation et de segmentarité.
Il lui faut, en d’autres termes, opérer une reconversion décisive, quitte à liquider complètement des systèmes antérieurs, que ce soit au niveau de la production ou des compromis nationaux (avec la démocratie bourgeoise ou la social-démocratie). C’est la fin des capitalismes territorialisés, des impérialismes expansifs et le passage à des impérialismes déterritorialisés et inten-sifs : l’abandon de toute une série de caté-gories sociales, de branches d’activités, de régions sur lesquelles le CMI reposait ; le remodelage et le domptage des forces pro-ductives de façon à ce qu’elles s’adaptent au nouveau mode de production. La déterritorialisation du capitalisme sur lui-même, c’est ce que déjà Marx avait appelé « l’expropriation de la bourgeoisie par la bourgeoisie » mais cette fois-ci, à une tout autre échelle. Le CMI n’est pas uni-versaliste. Il ne tient pas à généraliser la démocratie bourgeoise sur l’ensemble de la planète, pas plus, d’ailleurs, qu’un système de dictature. Mais il a besoin d’une homo-généisation des modes de production, des modes de circulation et des modes de contrôle social. C’est cette unique préoccu-pation qui le conduit à s’appuyer ici sur des régimes relativement démocratiques et, ailleurs, à imposer des dictatures. Cette orientation, d’une façon générale, a pour effet de reléguer les anciennes territorialités sociales et politiques, ou tout au moins à les dessaisir de leurs anciennes puissances économiques. Mais cela n’est possible que si lui-même fonctionne à partir d’un mul-ticentrage de ses propres centres de décision. Aujourd’hui, le CMI n’a pas un centre unique de pouvoir. Même sa branche nord-américaine est polycentrée. Les centres réels de décision sont répartis sur toute la planète. Il ne s’agit pas seulement d’états-majors économiques au sommet, mais aussi de rouages du pouvoir s’étageant à tous les niveaux de la pyramide sociale, du manager au père de famille. D’une cer-taine façon, le CMI instaure sa propre démocratie interne. Il n’impose pas néces-
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sairement une décision allant dans le sens de ses intérêts immédiats. Par des mécanismes complexes, il « consulte » les autres centres d’intérêt, les autres segments avec lesquels il doit composer. Cette -« négociation » n’est plus politique comme jadis. Elle met en jeu des systèmes d’infor-mation et de manipulations psycholo-giques à grande échelle, par le biais des mass-media.
La dégénérescence des localisations concentriques des modes de pouvoir et des hiérarchies qui s’étageaient des aristocraties aux prolétariats en passant par les petites bourgeoisies n’est pas incompatible avec leur maintien partiel. Mais elles ne corres-pondent plus aux champs réels de décisio-nalité. Le pouvoir du CMI est toujours ailleurs, au cœur de mécanismes déterrito-rialisés. C’est ce qui fait qu’il paraît aujour-d’hui impossible de le cerner, de l’atteindre et de s’y attaquer. Cette déterritorialisation engendre également des phénomènes para-doxaux, comme le développement de zones du Tiers-monde dans les pays les plus développés et, inversement, l’appari-tion de centres hyper-capitalisés à l’intérieur de zones sous-développées.
Le système général de segmentarité
Le capitalisme n’étant plus dans une phase expansive au niveau géopolitique est amené à se réinventer sur les mêmes espaces selon une sorte de technique de palimpseste (9). Il ne peut pas plus se déve-lopper selon un système de centre et de périphérie, qu’il transforme synchronique-ment. Son problème sera de trouver de nouvelles méthodes de consolidation de ses systèmes de hiérarchie sociale. Il s’agit là d’un axiome fondamental : pour maintenir la consistance de la force collective de tra-vail à l’échelle de la planète, le CMI est tenu de faire coexister des zones de super-développement, de superenrichissement au profit des aristocraties capitalistes (pas uni-quement localisées dans les bastions capita-listes traditionnels), et des zones de sous-développement relatif, et même des zones de paupérisation absolue.
C’est entre ces extrêmes qu’une disciplina-risation générale de la force collective de travail et un cloisonnement, une segmenta-risation des espaces mondiaux, peuvent s’instituer. La libre circulation des biens et des personnes est réservée aux nouvelles aristocraties du capitalisme. Toutes les autres catégories de population sont assi-gnées à résidence sur un coin de la planète, devenue une véritable usine mondiale, à laquelle sont adjoints des camps de travail forcé ou des camps d’extermination à l’échelle de pays entiers (le Cambodge). Cette redéfinition permanente des seg-ments sociaux ne concerne pas seulement les questions économiques. C’est l’en-semble de la vie sociale qui se trouve remo-delé. Là où, dans l’Est de la France, on vivait de père en fils de l’acier, le CMI déci-de de liquider le paysage industriel. Tel autre espace sera transformé en zone tou-ristique ou en zone résidentielle pour les élites. Des niveaux de standing sont boule-versés à l’échelle de régions entières. De nouvelles interactions, de nouveaux anta-gonismes surgissent entre les segments du CMI et les agencements humains qui cher-chent à résister à son axiomatisation et à se reconstituer sur d’autres bases.
À quelles conditions vaut-il la peine de continuer à vivre dans un tel systéme ? Quelles attaches inconscientes font que l’on continue d’y adhérer malgré soi ? Tous ces axiomes de segmentarité sont liés les uns aux autres. Le CMI non seulement
9. Un palimpseste est un parchemin partiellement effacé sur lequel on écrit de nouveau. Félix est sensible aux traces de l’écriture précé-dente qui interfèrent avec le nouveau message, y ajoutent du bruit ou du sens adventice, et rendent possible de tirer de nouvelles lignes de désir de cette accumulation de signes.
intervient à l’échelle mondiale, mais aussi aux niveaux les plus personnels. Inversement, des déterminations molécu-laires inconscientes ne cessent d’interagir sur des composantes fondamentales du CMI.
La segmentarité transnationale
L’antagonisme Est-Ouest tend à perdre sa consistance. Même lors des phases de ten-sion, comme celle qui s’affirme depuis quelque temps, il prend un tour artificiel, théâtral. Car l’essentiel des contradictions ne se situe plus dans l’axe Est-Ouest, mais dans l’axe Nord-Sud, étant entendu qu’il s’agit toujours, en fin de compte, pour le CMI, de s’assurer du contrôle de toutes les zones qui tendent à lui échapper, et qu’il existe des Nord et des Sud à l’intérieur de chaque pays. Suffirait-il, alors, de dire que la nouvelle segmentarité repose sur le « croisement » entre un phénomène essentiel, une guerre larvée Nord-Sud, et un phénomène secondaire, les rivalités Est-Ouest. Je crois que ce serait tout à fait insuffisant. Le clivage tiers-monde en-voie-de-développement (voire même hyperdé-veloppé : les pays pétroliers) et Tiers-monde-en-voie-de-paupérisation absolue, en voie d’extermination, est devenu lui aussi une donnée permanente de la situa-tion actuelle. Mais d’autres facteurs entrent également en ligne de compte.
L’opposition entre le capitalisme transna-tional, multinational, lobbies internatio-naux, et le capitalisme national, tout en subsistant localement, n’est plus vraiment pertinente d’un point de vue global. En fait, toutes ces contradictions internatio-nales s’organisent entre elles, se croisent, développent des combinaisons complexes qui ne se résument pas dans des systèmes d’axe Est-Ouest, Nord-Sud, national-multinational. Elles prolifèrent comme une sorte de rhizome (10) multidi-mensionnel, incluant d’innombrables sin-gularités géopolitiques, historiques et reli-gieuses. On ne saurait trop insister sur le fait que l’axiomatisation, la production d’axiomes nouveaux en réponse à ces situa-tions spécifiques, ne relève pas d’un pro-gramme général, ni ne dépend d’un centre directeur qui édicterait ces axiomes. L’axiomatique du CMI n’est pas fondée sur des analyses idéologiques, elle fait partie de son procès de production.
Dans un tel contexte, toute perspective de lutte révolutionnaire circonscrite à des espaces nationaux, toute perspective de prise de pouvoir politique par la dictature du prolétariat, apparaissent de plus en plus illusoires. Les projets de transformation sociale sont condamnés à l’impuissance s’ils ne s’inscrivent pas dans une stratégie subversive à l’échelle mondiale.
La segmentarité européenne
L’opposition au sein de l’Europe entre Est et Ouest est amenée, elle aussi, à évoluer considérablement dans les années à venir. Ce qui nous paraissait être un antagonisme fondamental s’avérera peut-être de plus en plus « phagocytable », négociable à tous les niveaux. Donc, pas de modèle germano-américain, pas de retour au fascisme d’avant-guerre, mais plutôt évolution, par approximations successives, vers un systè-me de démocratie autoritaire d’un nouveau type.
Les méthodes de répression et de contrôle social des régimes de l’Est et de l’Ouest tendent à se rapprocher les uns des autres, un espace répressif européen de l’Oural à l’Atlantique menace de relayer l’actuel espace judiciaire européen.
10. Un rhizome est un mode de croissance végétal par tous les bouts grâce à l’indifférenciation de la tige et de la racine. Faire rhizome c’est pousser dans toutes les directions, passer d’un milieu à un autre et revenir, c’est refuser le sens unique des formations de pouvoir.
La segmentarité moléculaire
Dans les espaces capitalistiques, on retrou-vera constamment deux types de problèmes fondamentaux :
Les luttes d’intérêt, les questions de niveau de vie demeurent porteuses de contradic-tions essentielles. Il n’est pas question ici de les sous-estimer. Cependant, on peut faire l’hypothèse que, faute d’une stratégie glo-bale, elles prêteront toujours plus le flanc à une récupération, à leur intégration par l’axiomatique du CMI. Elles n’aboutiront jamais par elles-mêmes à une transforma-tion sociale réelle. On n’aura jamais plus d’affrontement type 1848, la Commune de Paris ou 1917 en Russie ; plus jamais de rupture nette classe contre classe amorçant la redéfinition d’un nouveau type de socié-té. En cas d’épreuve de force majeure, le CMI est en mesure de déclencher une sorte de plan Orsec international et de plan Marshall permanent. Les pays européens, le Japon et les États-Unis peuvent subven-tionner à perte, et pendant une longue période, l’économie d’un bastion capitalis-te en péril. Il y va de la survie du CMI qui fonctionne ici comme une sorte de compa-gnie d’assurances internationale capable, sur le plan économique comme sur le plan répressif, d’affronter les épreuves les plus difficiles. Alors que va-t-il se passer ? La crise actuel-le débouchera-t-elle sur un nouveau statu quo social, sur une normalisation à « l’alle-mande », une ghettoïsation des marginaux, un welfare State généralisé, avec l’aména-gement par-ci par-là de quelques niches de liberté ? C’est une possibilité mais ce n’est pas la seule. Dès que l’on sort des schémas simplificateurs, on s’aperçoit que des pays comme l’Allemagne ou le Japon ne sont pas à l’abri de grands bouleversements sociaux. Quoi qu’il en soit, il semble que, tout au moins en France, la situation évo-lue vers une liquidation de l’équilibre sociologique qui se manifestait depuis des décennies par une relative parité entre les forces de gauche et de droite. On s’oriente vers une coupure du type : 90 % du côté d’une masse conservatrice, apeurée, abrutie par les mass-media et 10 % du côté de minoritaires plus ou moins réfractaires. Mais si on aborde ce problème sous un autre angle, non plus seulement sous celui des luttes d’intérêt mais des luttes molécu-laires, le panorama change. Ce qui apparaît dans ces mêmes espaces sociaux, apparem-ment quadrillés et aseptisés, c’est une sorte de guerre sociale bactériologique, quelque chose qui ne s’affirme plus selon des fronts nettement délimités (fronts de classe, luttes revendicatrices), mais sous forme de boule-versements moléculaires difficiles à appré-hender. Toutes sortes de virus de ce genre attaquent déjà le corps social dans ses rap-ports à la consommation, au travail, aux loisirs et à la culture (autoréductions, mise en question du travail, du système de représentation politique, radios libres). Des mutations aux conséquences imprévi-sibles ne cesseront de se faire jour dans la subjectivité, consciente et inconsciente, des individus et des groupes sociaux.
Agencements de désir et lutte des classes
Jusqu’où pourra aller cette révolution moléculaire ? N’est-elle pas condamnée, dans le meilleur des cas, à végéter dans des ghettos à l’allemande ? Le sabotage molé-culaire de la subjectivité sociale dominante ne suffit-il pas à lui-même ? La révolution moléculaire doit-elle passer alliance avec des forces sociales du niveau molaire ? La thèse principale, qui est soutenue ici, est que les axiomes du CMI — clôture, déter-ne puisse plus parler de masses indifférenciées) ? Comment de tels agencements de lutte, à la différence des organisations tradition-nelles, parviendront-ils à se doter de moyens d’analyse leur permettant de ne plus être pris de court ni par les innova-tions institutionnelles et technologiques du capitalisme, ni par les embryons de réponse révolutionnaire que les travailleurs et les populations assujetties au CMI expé-rimentent à chaque étape ? Personne ne peut définir aujourd’hui ce que seront les formes à venir de coordination et d’organi-sation de la révolution moléculaire, mais il est évident qu’elles impliqueront, à titre de prémisse absolue, le respect de l’autonomie et de la singularité de chacune de ses com-posantes. Il est clair dès à présent que leur sensibilité, leur niveau de conscience, leurs rythmes d’action, leurs justifications théo-riques ne coïncident pas. Il paraît souhai-table, et même essentiel, qu’ils ne coïnci-dent jamais. Leurs contradictions, leurs antagonismes ne devront être « résolus » ni par une dialectique contraignante, ni par des appareils de direction les surplombant et les oppressant.
| ritorialisation, multicentrage, nouvelles | contradictions sociales manifestes et sur | |
| segmentarités — ne parviendront jamais à | cette révolution moléculaire ? | |
| en venir à bout. Les ressources du CMI | La plupart des militants professionnels | |
| sont peut-être infinies dans l’ordre de la | reconnaissent l’importance de ces | |
| production et de la manipulation des insti | nouveaux domaines de contestation, mais | |
| tutions et des lois. Mais elles se heurtent, et | ajoutent aussitôt qu’il n’y a rien à en | |
| se heurteront toujours plus violemment, à | attendre de positif pour l’instant : « Il faut | |
| un véritable mur, ou plutôt à un enchevê | d’abord que nous ayons atteint nos objec | |
| trement de chicanes infranchissables, dans | tifs sur le plan politique avant de pouvoir | |
| le domaine de l’économie libidinale des | intervenir dans ces questions de vie quoti | |
| groupes sociaux. Cela tient à ce que la | dienne, d’école, de rapport entre groupes, | |
| révolution moléculaire ne concerne pas | de convivialité, d’écologie.» Presque tous | |
| seulement les rapports quotidiens entre les | les courants de gauche, d’extrême gauche, | |
| hommes, les femmes, les pédés, les hétéros, | ou de l’autonomie, se retrouvent sur cette | |
| les enfants, les adultes et les « gardarem » | position. Chacun, à sa façon, est prêt à | |
| de toutes catégories. Elle intervient aussi, | exploiter les « nouveaux mouvements | |
| et avant tout, dans les mutations produc | sociaux » qui se sont développés depuis les | |
| trices en tant que telles. On la trouvera au | années soixante, mais personne ne pose | |
| cœur des processus mentaux mis en jeu par | jamais la question de forger des | |
| la nouvelle division mondiale du travail, | instruments de lutte qui leur seraient réel | |
| par la révolution informatique. L’essor des | lement adaptés. Dès qu’il est question de | |
| forces productives dépend d’elle. Et c’est | cet univers flou des désirs, de la vie quoti | |
| pour cela que le CMI ne pourra pas la | dienne, des libertés concrètes une étrange | |
| contourner. | surdité et une myopie sélective apparais- | |
| Cela ne signifie pas que cette révolution | sent chez les porte-parole attitrés qui sont | |
| moléculaire soit automatiquement porteu | paniqués à l’idée qu’un désordre pernicieux | |
| se d’une révolution sociale capable d’ac | puisse contaminer les rangs de leurs | |
| coucher d’une société, d’une économie et | organisations. | |
| d’une culture libérées du CMI. N’était-ce | ||
| pas déjà une révolution moléculaire qui | Les pédés, les fous, les radios libres, les | |
| avait servi de ferment au national-socialis | féministes, les écolos, tout ça, au fond, c’est | |
| me ? Le meilleur et le pire peut en sortir. | un peu louche ! En fait, ils se sentent | |
| L’issue de ce type de transformations | menacés dans leur personnage de militant | |
| dépend essentiellement de la capacité des | et dans leur fonctionnement personnel, | |
| agencements explicitement révolution | c’est-à-dire non seulement dans leurs | |
| naires à les articuler avec les luttes d’inté | conceptions organisationnelles mais aussi | |
| rêt, politiques et sociales. Telle est la ques | dans leurs investissements affectifs sur un | |
| tion essentielle. Faute d’une telle articula | certain type d’organisation. | |
| tion, toutes les mutations de désir, toutes | Question lancinante : comment | |
| les révolutions moléculaires, toutes les | « inventer » de nouveaux types d’organisa | |
| luttes pour des espaces de liberté ne par | tions œuvrant dans le sens de cette | |
| viendront jamais à embrayer sur des trans | jonction, de ce cumul d’effets des révolu | |
| formations sociales et économiques à | tions moléculaires, des luttes de classe en | |
| grande échelle. | Europe et des luttes d’émancipation | |
| du Tiers-monde (capables de répondre, cas | ||
| Comment imaginer que des machines de | par cas, sinon au coup par coup, aux | |
| guerre révolutionnaires de type nouveau | transformations segmentaires du CMI qui | |
| parviennent à se greffer à la fois sur les | ont précisément pour conséquence, qu’on | |
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Pour des machines de guerre révolutionnaires et efficaces.
Quelles formes d’organisation ? Quelque chose de flou, de fluide ? Un retour aux conceptions anarchiques de la belle-époque ? Pas nécessairement, et même sûrement pas ! À partir du moment où cet impératif de respect des traits de singularite et d’hétéro-généité des divers segments de luttes serait mis en œuvre, il deviendrait possible de développer, sur des objectifs délimités, un nouveau mode de structuration, ni flou ni fluide. Comme la révolution sociale, la révolution moléculaire se heurte à de dures réalités qui appellent la constitution d’ap-pareils de luttes, de machines de guerre révolutionnaires efficaces. Mais, pour que de tels organismes de décision deviennent « tolérables » et ne soient pas rejetés comme des greffes novices, il est indispensable qu’ils soient libérés de toute « systémocra-tie », tant à un niveau inconscient qu’idéo-logique manifeste. Beaucoup de ceux qui ont expérimenté les formes traditionnelles de militantisme se contentent aujourd’hui de réagir de façon hostile à toute forme d’organisation, voire à toute personne qui prétendrait assumer la présidence d’une réunion ou la rédaction d’un texte. Dès lors que la préoccupation première et perma-nente devient la jonction entre les luttes molaires et les investissements moléculaires, la question de la mise en place d’organismes d’information mais aussi de décision se pose sous un nouveau jour, que ce soit à l’échelle locale, d’une ville, d’une région, d’une branche d’activité, ou à l’échelle européenne, et même au-delà. Cela implique rigueur et discipline d’action, selon des méthodes, certes, radicalement différentes de celles des sociaux-démocrates et des bolcheviques, c’est-à-dire non pas programmatiques mais diagrammatiques. Que dire de plus à propos de cette complé-mentarité (qui n’est pas simple coexistence pacifique) entre :
techniques subversives encore inimagi-nables, en particulier dans le domaine des médias et de l’informatique. Les mouvements ouvriers et les mouvements révolutionnaires sont encore loin d’avoir compris l’importance du débat sur toutes ces questions d’organisation. Ils feraient bien de se recycler au plus vite en se mettant à l’école du CMI qui, lui, s’est donné les moyens de forger de nouvelles armes pour affronter les bouleversements que ses reconversions et sa nouvelle seg-mentarité engendrent. Le CMI ne recourt pas à des experts sur ces questions, il n’en a pas besoin, il lui suffit d’une pratique systé-matique. Il sait ce que c’est que le multi-centrage des décisions. Cela ne lui pose pas de problème de ne pas disposer d’état-major central, ni de superbureau politique pour s’orienter dans des situations complexes. Tant que nous-mêmes demeurerons prison-niers d’une conception des antagonismes sociaux qui n’a plus grand chose à voir avec la situation présente, nous continuerons à tourner en rond dans nos ghettos, nous demeurerons indéfiniment sur la défensive, sans parvenir à apprécier la portée des nou-velles formes de résistance qui surgissent dans les domaines les plus divers. Avant tout, il s’agit de percevoir à quel point nous sommes contaminés par les leurres du CMI. Le premier de ces leurres c’est le sen-timent d’impuissance, qui conduit à une sorte d’« abandonnisme » aux fatalités du CMI. D’un côté, le Goulag, de l’autre, les miettes de liberté du capitalisme, et hors de cela, des approximations fumeuses sur un vague socialisme dont on ne voit ni le début du commencement, ni les finalités véri-tables. Que l’on soit de gauche ou d’extrê-me gauche, que l’on soit politique ou apoli-tique, on a l’impression d’être enfermé au sein d’une forteresse, ou plutôt d’un réseau de barbelés, qui se déploie non seulement sur toute la surface de la planète, mais aussi dans tous les recoins de l’imaginaire. Et pourtant, le CMI est beaucoup plus fragile qu’il n’y paraît. Et par la nature même de son développement, il est appelé à se fragi-liser de plus en plus. Sans doute parviendra-t-il encore, à l’avenir, à résoudre nombre de problèmes techniques, économiques et de contrôle social. Mais la révolution molécu-laire lui échappera de plus en plus. Une autre société est d’ores et déjà en gestation dans les modes de sensibilité, les modes relationnels, les rapports au travail, à la ville, à l’environnement, à la culture, bref dans l’inconscient social. À mesure qu’il se sentira débordé par ces vagues de transfor-mations moléculaires, dont la nature et le contour mêmes lui échappent, le CMI se durcira. Mais les centaines de millions de jeunes qui se heurtent à l’absurdité de ce système, en Amérique latine, en Afrique, en Asie, constituent une vague porteuse d’un autre avenir. Les néo-libéraux de tout poil se font de douces illusions s’ils pensent vrai-ment que les choses s’arrangeront toutes seules dans le meilleur des mondes capita-listes. On peut raisonnablement conjecturer que les épreuves de force révolutionnaires les plus diverses iront en se développant dans les décennies à venir. Et il appartient à chacun d’entre nous d’ap-précier dans quelle mesure, si petite soit-elle, il peut travailler à la mise à jour des machines révolutionnaires politiques, théo-riques, libidinales, esthétiques, qui pour-ront accélérer la cristallisation d’un mode d’organisation social moins absurde que celui que nous subissons aujourd’hui.