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Par Paulo Ancântara
Paulo Alcântara
Né au Brésil, vit à Genève.
Diplômé en communication sociale, photographe et réalisateur
audiovisuel.
Actuellement en études postgrades au département CCC de
l'École supérieure des beaux-arts de Genève, en études
critiques, politiques et cybermedia.
Article publié au séminaire d’études critiques
“ Walter Benjamin/Cybermédias ”. Février 2003.
École supérieure des beaux-arts de Genève, Suisse.
Unité d’enseignement
CCC.Mercredi 11 décembre 2002, la foule attend
d’entrer dans l’auditoire d’Uni Mail (Université
de Genève) pour assister à la conférence du professeur
Noam Chomsky sur le thème : “ The Media, Democracy and Human
Rights. Reflexions on the Presentation and Transmission of Human Rights
informations by the Media ”.
Ce nord-américain de 74 ans, professeur du département de
philosophie et linguistique du Massachusetts Institut of Technology (MIT),
est considéré comme le principal penseur actuel dans le
domaine de la philosophie du langage, de la politique et de l’actualité.
Dans son discours sur la politique, il critique fortement l’Establishment
et fait une profonde analyse sur la structure de la manipulation idéologique
par les moyens de propagande que les médias promeuvent, dans le
but d’en faire profiter la classe qui est au pouvoir.
Le discours du professeur Chomsky est plein d’ironie, ce qui fait
rire l’audience à plusieurs reprises. Il cite, entre autres
exemples, qu’en arrivant à Genève, il désirait
voir les nouvelles de la BBC à la télévision mais
qu’il n’y a vu que les détails sur le “ cas Cherie
Blair ”.
Un discours dur et tendre
Chomsky tient un discours dur dans le contenu et tendre dans la forme.
Ce qui nous permet de faire une comparaison avec le professeur lui-même
qui cache derrière une stature fragile et une chevelure blanche
un volcan puissant capable de détruire les structures sur lesquelles
ses paroles coulent.
Le professeur laisse clairement entendre que les États-Unis d’Amérique
(EUA) sont fondés sur l’idée que le pouvoir va du
haut vers le bas. C’est-à-dire que les élites du capital
dictent les règles auxquelles des gens “ comme nous ”
obéissent. C’est pour cette raison que les étasuniens
d’Amérique croient en la légitimité de leur
comportement impérialiste.
Lorsqu’on lui demande le rôle que tient le parti démocrate
pour la démocratie aux EUA, il est bref et précis : “
Aux EUA, il n’y a pas deux partis, il y a deux visages différents
d’un même parti préoccupé à défendre
les intérêts du capital nord-américain".
La construction de l’opinion publique
“Personne n’aime Saddam, mais ce sont seulement les EUA qui
ont peur de lui"! Cette phrase définit la politique américaine
de pression pour attaquer l’Irak de peur que le pays utilise des
armes de destruction massive. Chomsky utilise ce thème actuel pour
exemplifier le rôle des médias dans la construction de l’opinion
publique, car les EUA ne disent pas ouvertement leurs vrais intérêts.
Ils les cachent derrière une excuse créée pour manipuler
l’opinion publique.
L’argument disant que l’Irak met en danger la sécurité
des pays voisins est amplement utilisé par le gouvernement américain
pour assurer ses actions de défense et ses intérêts
particuliers. Chomsky cite un autre exemple de ce type qu’il a observé
dans le passé. Pendant les élections de 1984 au Nicaragua
qui légitimaient un gouvernement qui s’opposait à
l’administration de Washington dirigée par Reagan à
l’époque, les EUA créent une rumeur qui dit que des
avions MIG soviétiques se trouvent sur des bateaux du Nicaragua
et que ceci constitue une menace pour les pays voisins. Cette campagne
a commencé le jour des élections avec pour objectif de manipuler
les résultats et d’entamer un procès d’illégitimation
du gouvernement de Managua. Tous les médias ont publié cette
nouvelle inventée. Même après le démenti de
l’information par le gouvernement américain, les médias
n’ont pas avoué leur faute. Ils ont simplement publié
des articles sur ce qui se serait passé si l’information
avait été vraie. C’est-à-dire qu’ils
ont essayé de légitimer une fausse déclaration.
Pendant la conférence, le professeur riait : “ Imaginez-vous
qu’un petit pays comme le Nicaragua puisse imaginer d’attaquer
les EUA ".
Le modèle de la propagande est expliqué par Chomsky dans
Los guardianes de la libertad (Editorial Critica, Barcelona :1990. 1ère
édition en anglais, Manufacturing Consent. The Political Economy
of the Mass Media, Pantheon Books, New York : 1988) écrit avec
Edward S. Herman, professeur de finances de la Warton School de l’université
de Pennsylvanie. Ce livre est utile pour saisir les perspectives tracées
par Chomsky dans sa conférence à Genève. Dans son
modèle, il décrit les processus par lesquels les médias
construisent la vérité, ou comment, selon les termes du
professeur Lippmann, ils “ fabriquent le sens commun ”. Selon
Chomsky et Herman : “ La possession des moyens de communication
par une partie de l’élite, (…) se fait d’une
façon si naturelle que les personnes qui travaillent pour ces médias,
et qui agissent souvent avec (…) “ bonne volonté ”,
sont capables de s’auto-persuader qu’ils choisissent et interprètent
les nouvelles de manière objective et sur la base de nouvelles
valeurs professionnelles. ”(Op. cit. p. 22).
Dans ce même livre, il explique les concepts de “ victimes
dignes ” et de “ victimes indignes ” : “ Un système
de propagande conséquent présente les personnes maltraitées
dans les états ennemis des EUA comme des victimes " dignes"
d’attention alors que celles traitées avec une sévérité
égale ou supérieure par le gouvernement américain
ou par ses alliés sont présentées comme des victimes
“ indignes ” d’une telle attention. Cette différence
de traitement est flagrante lorsque l’on regarde le caractère
de l’attention et de l’indignation que transmettent les informations.
”(Op. cit. p. 81).
Ces concepts sont utiles pour comprendre pourquoi les médias relèvent
sans cesse les mauvais traitements et le manque de respect aux Droits
de l’Homme par les gouvernements chinois, nord-coréen ou
autres qui ne sont pas alliés aux EUA, alors qu’ils passent
sous silence les massacres des civils réalisés par le gouvernement
d’Israël ou d’autres pays alliés des EUA. Les
Droits de l’Homme sont ainsi relativisés par l’utilisation
de ces concepts car ils permettent d’analyser des situations similaires
avec des points de vue différents et les réduisent à
un outil de propagande officielle.
Chomsky indique les chemins pour que nous trouvions des réponses
à nos questionnements sur la structure de la domination idéologique.
Avec une vision historique hautement développée, il perçoit
le monde d’une façon non-conventionnelle car il va à
la racine des problèmes sans s’arrêter à la
superficialité des apparences. Il se positionne ainsi dans le groupe
des grands penseurs que l’humanité a déjà produit.
Malgré ce que nous montre l’actualité, Chomsky se
dit optimiste pour le futur : “ Je crois que nous avons fait de
grandes avancées ces derniers trente ans et que nous pouvons en
faire beaucoup plus. Le mouvement anti-globalisation est la preuve que
les gens veulent changer l’ordre des choses. Gênes, Seattle,
Prague font partie d’un projet beaucoup plus large. ”
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