Annonce de la revue

Angelus Novus, a review of moral courage launched in barbaric times.Walter Benjamin (1892 Berlin – 1940 Port-Bou), German Jewish literary critic, writer and philosopher, is one of the founders of modern critical thought. He created a world of images dealing with Time, Memory, Cultural History, and the sense of life’s Mystery.
He did think about art and politics of the XX century with a unique perceptiveness.
Benjamin — a quintessential European intellectual of the between-wars period — lived and thought in highly eccentric style, leading us to bring down the hundreds ancient and current fascism faces. — Lilian Schneiter

Angelus Novus 1

En justifiant sa propre forme, la revue dont voici le projet voudrait faire en sorte qu'on ait confiance en son contenu. Sa forme est née de la réflexion sur ce qui fait l'essence d'une revue et elle peut, non pas rendre tout programme inutile, mais éviter qu'il suscite une productivité illusoire. Les programmes ne valent que pour l'activité que quelques individus ou quelques personnes étroitement liées entre elles déploient en direction d'un but précis; une revue qui, expression vitale d'un certain esprit, est toujours bien plus imprévisible et plus inconsciente, mais aussi plus riche d'avenir et de développement que ne peut l'être toute manifestation de la volonté, une telle revue se méprendrait sur elle-même si elle voulait se reconnaître dans des principes, quels qu'ils soient. Par conséquent, pour autant que l'on puisse en attendre une réflexion - et, bien comprise, une telle attente est légitimement sans limite -, la réflexion que voici devra porter, moins sur ses pensées et ses opinions que sur ses fondements et ses
lois; d'ailleurs, on ne doit pas non plus attendre de l'être humain qu'il ait toujours conscience de ses tendances les plus intimes, mais bien qu'il ait conscience de ses tendances les plus intimes, mais bien qu’il ait conscience de sa destination.
La véritable destination d'une revue est de témoigner de l'esprit de son époque. L'actualité de cet esprit importe plus, à ses yeux, que son unité ou sa clarté elles-mêmes; voilà ce qui la condamnerait - tel un quotidien - à l'inconsistance si ne prenait forme en elle une vie assez puissante pour sauver encore ce qui est problématique, pour la simple raison qu'elle l'admet. En effet, l'existence d’une revue dont l'actualité est dépourvue de toute prétention historique est injustifiée. Le caractère exemplaire de l’Athenaeum
2 romantique tient au fait qu'il a été capable, d'une façon incomparable, d'élever une telle prétention. Si besoin était, cet exemple prouverait que le public n'est point le critère de la véritable actualité. Comme l'Athenaeum, inexorable dans sa pensée, imperturbable dans ses déclarations, défiant, s'il le faut, totalement le public, toute revue devrait s'en tenir à ce qui prend forme, en tant que véritable actualité, sous la surface stérile du nouveau ou du dernier cri dont elle doit abandonner l'exploitation aux quotidiens.
D'ailleurs, la critique veille au seuil de toute revue conçue dans cet esprit. Mais si, à ses débuts, elle n'avait affaire qu'à une ignominie banale, maintenant que, parmi les produits, le rétrograde et le fade, et, parmi les producteurs, le bousillage et la naïveté ne dominent plus, c'est à la falsification talentueuse qu'elle est confrontée. Comme, en outre, depuis une centaine d'années, toute page littéraire insolente peut, en Allemagne, se présenter comme « critique », c'est un double devoir de reconquérir la force de l'énoncé critique. Il faut régénérer à la fois sa parole et son verdict. Seule la Terreur remettra à sa place cette singerie de la grande création picturale qu'est l'Expressionnisme littéraire. Si, pour une telle critique destructrice, il faut situer l’œuvre dans un contexte plus large — car comment faire autrement? — il incombe à la critique positive, plus que jusqu'ici, plus aussi que n'ont réussi à le faire les romantiques, de s'astreindre à ne parler que de l'œuvre d'art singulière. Car, contrairement à ce que l'on croit, la tâche de la grande critique n'est ni d'enseigner au moyen de l'exposé historique ni de former l'esprit au moyen de la comparaison, mais de parvenir à la connaissance en s'abîmant dans l'œuvre. Il lui incombe de rendre compte de la vérité des œuvres, comme l'exige l'art autant que la philosophie. La signification d'une telle critique ne souffre pas que ne lui soient réservées, en fin de fascicule, que quelques colonnes, comme s'il s'agissait de remplir une rubrique par obligation. La revue ne comportera pas de « section critique » et ne marquera pas ses contributions critiques du signe de Caïn qu'est une typographie différente.
Consacrée autant qu'à la poésie, à la philosophie et à la critique, cette dernière ne doit rien passer sous silence de ce qu'il lui incombe de dire à propos de la première. Tout porte à croire que c'est, depuis le tournant du siècle, une époque périlleuse, décisive dans tous les sens du terme, qui a commencé pour la poésie allemande. Le mot emprunté à Hutten
3, à propos de l'époque et du plaisir d'y vivre, dont le ton paraissait de rigueur dans les programmes des
revues, ne s'applique ni à la poésie ni aux autres phénomènes de l'Allemagne actuelle. Depuis que l'œuvre de [Stefan] George, ultime enrichissement de la langue allemande, commence à acquérir un statut historique, la première œuvre de chaque jeune auteur semble être de constituer un nouveau trésor de la langue poétique allemande. Or, s'il ne faut pas attendre
grand-chose d'une école dont l'effet le plus durable est, on le verra bientôt, d'avoir énergique-
ment mis en lumière les limites d'un grand maître, la mécanique manifeste de la production la plus récente ne permet pas de faire confiance à la langue de ses poètes. D'une façon plus incontestable qu'à l'époque de Klopstock, dont certains poèmes ressemblent à ceux que l'on tente d'écrire aujourd'hui, d'une façon plus complète que jamais depuis des siècles, la crise de la poésie allemande coïncide avec une décision à prendre relativement à la langue allemande elle-même, dont le choix n'est déterminé ni par la connaissance, ni par la culture, ni par le goût et dont l'étude approfondie ne devient, en un certain sens, possible qu'après l'énoncé d'un arrêt risqué. Par conséquent, si nous touchons donc là à la frontière au-delà de laquelle Ane justification provisoire ne peut s'aventurer, il n'est plus nécessaire de dire que toute poésie et toute prose publiée par la revue tiendront compte de ce qui a été dit ici; en particulier, les
poèmes du premier numéro doivent être compris comme des décisions allant dans ce sens. À
côté de ces poèmes, on trouvera par la suite d'autres auteurs qui ne font encore que chercher leur place à l'ombre, voire à l'abri des premiers, mais qui, loin de la violence fantomatique des auteurs dont on célèbre aujourd'hui les hymnes, cherchent à maintenir en vie un feu qu'ils n'ont pas eux-mêmes allumé.
Une fois de plus, la situation de la littérature allemande appelle une forme qui a, depuis toujours et pour son plus grand bien, accompagné ses grandes crises: la traduction. À dire vrai, les traductions publiées par la revue ne doivent pas être comprises, selon un usage établi depuis longtemps, comme une présentation de modèles, mais plutôt comme un cursus irremplaçable et rigoureux de la langue naissante elle-même. Car lorsque celle-ci ne possède pas encore son propre contenu en vertu duquel elle se construit, un contenu digne d'elle, apparenté à elle, emprunté à d'autres, s'offre à elle, en même temps que la tâche qui consiste à abandonner, pour l'amour de ce contenu, une langue morte afin d'en développer une neuve. Pour mettre en évidence cette valeur formelle qui caractérise la véritable traduction, chaque travail, qui devra être apprécié en fonction de ce critère, sera confronté à l'original. Du reste, le premier numéro s'expliquera plus en détail sur ce point.
L'universalité concrète, telle qu'elle est inhérente au projet de cette revue, ne sera pas confondue avec une universalité de ses matières. Et comme elle a conscience que le traitement philosophique confère à tout sujet scientifique ou pratique, à un sujet mathématique autant qu'à un sujet politique, une signification universelle, elle n'oubliera pas non plus que ses sujets littéraires ou philosophiques même les plus proches ne sont pour elle les bienvenus qu'en vertu de ce mode de traitement et seulement à cette condition. Cette universalité philosophique est la forme dont le déploiement permettra de la façon la plus exacte à la revue de faire la démonstration de son sens de l'actualité véritable. Pour elle, la validité universelle des manifestations intellectuelles de la vie doit être liée à la question de savoir si elles sont capables de prétendre à une place au sein des structures religieuses en gestation. Certes, de telles structures ne se dessinent guère encore à l'horizon. Mais ce qui se dessine, c’est que sans elles ne peut apparaître ce qui, de nos jours qui sont les premiers d'une ère nouvelle, aspire à la vie. Or, c'est pourquoi il paraît urgent de prêter l'oreille moins à ceux qui croient avoir trouvé l'arcane lui-même, qu'à ceux qui expriment de la façon la plus sobre, la plus
impassible et la moins importune le tourment et la misère, ne serait-ce que parce qu'une revue n'est pas le lieu où s'expriment les plus grands. À plus forte raison, il ne faut pas qu'elle soit le lieu où s'expriment les plus petits; elle est donc réservée à ceux qui, non seulement dans leur quête de l'âme, mais aussi dans leur réflexion sur les choses, voient que leur objet ne se renouvellera que dans la confession. Disons-le franchement: dans ces pages, on ne rencontrera l'occultisme spiritualiste, l'obscurantisme politique et l'expressionnisme catholique qu'en tant qu'objets de la critique la plus impitoyable. Par conséquent, si elles renoncent à l'obscurité confortable de l'ésotérisme, ces pages ne doivent pas non plus promettre, pour ce qu'elles exposent, une grâce ou une facilité supérieures. Elles devront, au contraire, être plus fermes et plus sobres. On ne s'attendra pas à trouver ici des fruits dorés dans des coupes argentées. On aspirera bien plutôt à une rationalité conséquente, et dans la mesure où seuls les esprits libres parleront ici de religion, la revue pourra, dans ce sens, par-delà la sphère de sa langue, voire même de l'Occident, s'intéresser aux autres religions. Par principe, elle ne se sent liée à la langue allemande que pour la poésie.
Rien, évidemment, ne garantit l'expression pleine et entière de l'universalité recherchée. Car, de même que la forme extérieure de la revue exclut toute expression directe des arts plastiques, de même elle se tient - de manière moins visible - à l'écart des sciences, car, plus que dans l'art et dans la philosophie, l'actuel et l'essentiel semblent ne jamais coïncider dans ce domaine. Du même coup, parmi les objets d'une revue, la science forme la transition avec les problèmes de la vie pratique, où seule la concentration philosophique la plus rare découvre l'actualité véritable derrière les apparences.
Mais ces restrictions sont insignifiantes en comparaison de celle, inévitable, qui reste à faire et concerne le directeur de cette revue. Quelques mots encore à ce propos, pour préciser qu'il a conscience des limites de son point de vue et qu'il les assume. En effet, il ne prétend pas dominer de haut l'horizon intellectuel de son temps. Pour filer cette métaphore: il préférera adopter le point de vue de l'homme qui, le soir, son travail étant accompli et avant de reprendre son ouvrage le matin suivant, franchit le seuil de sa maison et, plutôt que de l’examiner, embrasse son horizon familier afin de saisir le nouveau qui lui fait signe dans ce paysage. Le directeur considère que son propre travail est philosophique, ce qu'il tente d'exprimer par cette image: le lecteur ne doit rencontrer, dans ces pages, rien d'absolument étranger qui soit suggestion gratuite, et le directeur aura quelque affinité avec tout ce qui s'y trouvera. Mais, de façon plus emphatique encore, selon cette image, le mode et le degré de cette affinité ne seront pas mesurés par le public et rien n'habitera le sentiment de cette affinité qui puisse lier et entre eux les collaborateurs de la revue indépendamment de leur propre volonté et conscience. De même que toute quête de la faveur du public sera étrangère à cette revue, de même ses collaborateurs s'abstiendront de rechercher une entente réciproque, des faveurs, une communauté qui seraient tout aussi peu sincères. Voici ce qui paraît le plus important au directeur: la revue devra exprimer sans faux semblant ce qui est: la volonté la plus pure, l'aspiration la plus patiente ne sauraient créer entre ceux qui partagent cet esprit ni unité ni communauté, et la revue témoignera donc, à travers l'hétérogénéité de ses contributions, de ce que toute communauté - à laquelle son lieu renvoie en dernière instance - a aujourd'hui d'indicible et de ce que son association n'existe qu'à titre d'essai, la preuve devant être apportée, en fin de compte, par son directeur.
D'où le caractère éphémère de cette revue, dont elle a d'emblée conscience. C'est là le juste prix que réclame sa recherche de la véritable actualité. Selon une légende talmudique, les anges eux-mêmes - qui se renouvellent, innombrables, à chaque instant - sont créés pour, après avoir chanté leur hymne devant Dieu, cesser de chanter et disparaître dans le néant. Que le nom de cette revue exprime l'aspiration à une telle actualité, la seule authentique!

1. N. d. T.: Inédite du vivant de Benjamin, cette annonce d'une revue dont il conçoit le projet et rassemble les textes du premier numéro, mais à laquelle l'éditeur finira par renoncer, date de 1922. Pour l'histoire de ce projet, voir W. Benjamin, Gesammelte Schriften, Francfort-sur-le-Main, Suhrkamp, 1977, t. II, p. 981-997. (RR)
2. N. d. T.: Principale revue (1798-1800) du romantisme allemand, fondée par Friedrich Schlegel. (RR)
3. N. d. T.: Ulrich von Hutten (1488-1523), chevalier et humaniste allemand, célèbre pour ses attaques contre les princes allemands et l'Église romaine; défenseur de la Réforme. (RR)
In Walter Benjamin, Œuvres I, éd. Gallimard, coll. Folio essais, 2000, pp.266-273.