Bretzel, plume, pause, plainte, fanfreluches
(Bretzel, Feder, Pause, Klage, Firlefanz)
Walter Benjamin. 1931
in:Images de pensée, éd. C. Bourgois, 1998
De tels mots, sans lien ni contexte, sont le point de départ d'un jeu qui était très prisé à l'époque Biedermeier. Chacun avait pour tâche de les intégrer dans un contexte reserré sans modifier leur ordre. Plus la phrase était brève, moins elle contenait d'éléments de transition, plus la solution était digne d'intérêt. Chez les enfants en particulier ce jeu suscite les plus belles trouvailles. Pour eux en effet les mots sont encore comme des cavernes entre lesquels ils connaissent d'étranges voies de communication. Qu'on s'imagine maintenant ce jeu mais inversé, qu'on regarde une phrase donnée comme si elle était constriute selon cette règle. D'un seul coup elle devrait prendre pour nous un visage étranger, stimulant. mais une telle manière de voir est en partie incluse dans tout acte de lecture. ce n'est pas seulement le peuple qui lit ainsi les romans - c'est-à-dire pour les noms ou les formules du texte qui lui sautent aux yeux -, l'homme cultivé lui aussi est à l'affût d'expressions et de mots, et le sens n'est que l'arrière-plan où repose l'ombre projetée comme par des personnages en relief. C'est d'autant plus perceptible avec ces textes qu'on dit sacrés. le commentaire qui est à leur service extrait des mots de ces textes comme s'ils avaient été disposés à son attention selon les règles de ce jeu pour qu'il trouve la solution. Et les phrases qu'un enfant lance en jouant avec les mots ont véritablement plus de parenté avec les textes sacrés qu'avec la langue courante des adultes. En voici un exemple qui montre le lien qu'établit entre les mots précédemment énumérés un enfant (dans sa douzième année): "Le temps s'élance comme un bretzel dans la nature. La plume peint le paysage, et comme on fait une pause, elle se remplit de pluie. On n'entend pas une plainte car il n'y a pas de fanfreluches."